Côte d’Ivoire : le calvaire des cacaoculteurs après la bonne nouvelle de l’augmentation du prix du kg à 2 800 FCFA
2800 FCFA, c’est le prix bord champ du kilogramme de cacao. Surtout du type normé. C’est le président Alassane Ouattara qui l’a annoncé, à l’ouverture officielle de la campagne de commercialisation de cette spéculation. Au grand bonheur des populations ivoiriennes et particulièrement des cacaoculteurs. Que s’est-il passé pour quelques après cette bonne nouvelle, les acclamations s’estompent pour faire place progressivement à une crise majeure au sein de la filière cacao ?
C’est le 1er octobre dernier, au Parc des expositions d’Abidjan que le Chef de l’Etat ivoirien himself, a annoncé le prix record de 2 800 FCFA le kilogramme de cacao bord champ, lors du lancement officiel de la campagne de commercialisation 2025/2026. En ville, comme dans le hameau le plus déshérité, en traversant le village, la liesse était entière et généralisée. Du jamais vu ni entendu en Côte d’ivoire.

Des collations improvisées ont été organisées pour célébrer la bonne nouvelle ; même à crédit. Un demi sac de l’or brun solderait le compte. Des rêves de grands projets animaient l’esprit des plus ambitieux des cacaoculteurs : construire ou achever sa maison, s’offrir une moto, doter sa femme, etc.Pour les plus jeunes et les ados, les fêtes de Pâques 2026 s’annonçaient…palpitantes.
Les premières ventes se sont bien passées ; du moins durant tout le mois d’octobre. Malheureusement, en novembre, les coups de fil passés à des parents à Guiglo, San Pedro, Soubré, Daloa, etc. pour avoir de leurs nouvelles, ne donnaient pas de réponses rassurantes. De façon récurrente, « on est là, mais on n’a pas d’argent » ou « moi-même, je voulais t’appeler pour te demander un peu d’argent » confie d’une voix résiliente Norbert, planteur de cacao à Soubré. Mais que se passe-t-il pour que, en si peu de temps, les rêves se brisent et que s’installe la déception ?
« Mon frère, quand les acheteurs prennent notre cacao, c’est des reçus qu’ils nous laissent », expliquent-ils ? Au demeurant, dans les meilleurs des cas, « après avoir exposé des urgences, l’acheteur ne m’a remis que le tiers de mon dû », avouent Koffi et Brahima, planteurs dans le département de Guiglo, visiblement déçus.
Où trouver de l’argent pour payer la scolarité afin que les élèves reprennent les chemins des lycées et collèges ? Planteur à San-Pedro, Rock Kouakou ne dit pas autre chose « Rien que des reçus délivrés. Actuellement, j’ai mis fin aux ventes. Si le cacao doit pourrir, il va pourrir. Ce n’est pas une vie ça », fulmine-t-il.
Au sondage, les mêmes difficultés se répètent. Dans les grandes zones productrices de cacao de l’ouest et du sud-ouest. Le point culminant de cette détresse se note en décembre, où chaque responsable de famille doit faire face à la paie des ouvriers agricoles, qui ont travaillé pendant une année entière et qui attendent d’être payés pour eux aussi rejoindre leurs familles afin de partager la joie des fêtes de fin d’année. Que dire des cas de deuils, où il faut impérativement faire face aux charges pour honorer la mémoire des défunts ? Tristesse et humiliation se mêlent.
Harcelés, les acheteurs et les responsables de coopératives ne savent à quel saint se vouer. Face aux difficultés financières des acteurs de la filière cacao, les responsables des syndicats des planteurs de cacao, Kanga Koffi de l’ANAPROCI et Koné Moussa de SYNAPCI ne peuvent se taire. Ils donnent de la voix. Lors d’un point de presse tenu le 24 décembre dernier, les deux leaders n’ont pas caché leur mécontentement.

Selon les responsables de la plateforme SYNAPCI-ANAPROCI, le Conseil du Café Cacao (CCC), structure régulatrice de la filière est entièrement responsable de la souffrance des acteurs. Ils tiennent pour responsable de leurs problèmes Yves Brahima Koné, directeur général du CCC dont ils dénoncent « une gestion inefficace » de la crise de mévente du cacao.
Ils réclament son départ de la tête de cette structure de stabilisation et de régulation qui n’a pas anticipé sur les solutions idoines pour mettre fin au désastre économique. Surtout qu’ils avouent avoir alerté le Conseil Café Cacao sur les graves dysfonctionnements mettant en péril cette manne financière, par courrier à la date du 3 décembre.
Selon leur explication, près de quatre cent remorques chargées de fèves de cacao séchées étaient stationnées depuis des semaines, voire plus d’un mois dans les environs des ports d’Abidjan et de San-Pedro, dans l’attente d’un connaissement -document officiel validant l’exportation du cacao-pour être déchargés.
Cette attente bloquerait toutes les activités et généraient d’autres problèmes liés à la dégradation de la qualité des fèves dont la conservation ne répondait pas aux normes ; en plus de la perte en qualité du produit, l’immobilisation sur du long terme des camions remorques chargés d’évacuer les productions posaient de vrais soucis financiers aux coopératives. Et jusqu’à quand ?
Fort heureusement, le gouvernement soucieux de cette crise et ses conséquences socio-économiques s’est penché sur le problème pour des propositions de solution.
En effet, le mardi 20 décembre dernier, l’ex ministre d’Etat, ministre de l’Agriculture, du développement rural et des productions vivrières, Kobenan Kouassi Adjoumani a rassuré les acteurs de la cacao culture, annonçant la mise en place d’un dispositif d’achat du stock d’invendus. Selon le représentant du gouvernement, ce dispositif vise à acheter 123 000 tonnes de l’or brun en souffrance dans les zones de production pour un coût total de 280 milliards de FCFA.
Une lueur d’espoir dans la pénombre des producteurs du cacao. Néanmoins des inquiétudes persistent. Pendant que le gouvernement ivoirien affiche le stock d’invendus à 123 000 tonnes, les syndicats de producteurs de la plateforme SYNAPCI-ANAPROCI opposent le chiffre de 700 000 tonnes d’invendus prenant en compte tous les chargements qui attendent d’avoir des connaissements, pour pouvoir solder les comptes avec les transporteurs et les producteurs.
Gageons que le début de rachat, qui a commencé le jeudi 29 janvier 2026, des stocks d’invendus, comme promis par l’Etat de Côte d’ivoire, sous le contrôle de la direction du CCC et l’entreprise Transcao, viendra apaiser les planteurs de cacao et mettre fin à cette crise économico-juridique entre les acteurs de la filière et les acheteurs.
Edouard Delangui